Agir par respect pour la terre mère : les racines du futur
Agir par respect pour la terre mère : les racines du futur
Grand Format
Saint-Tropez
Agnès Jésupret
Philippe Conti
On ne fait jamais les choses seul. Patrice de Colmont le sait bien. Depuis toujours, il s’entoure de personnalités, connues ou anonymes, qui partagent sa vision du monde. Ensemble, ils construisent pas à pas un univers qui réconcilie l’humain avec la terre, et envisagent l’avenir avec intelligence et clairvoyance.

À l’origine, le paradis

À première vue, on pourrait penser que le célèbre Club 55 est un restaurant comme les autres. Mais derrière ce lieu mythique se cache une histoire, celle de la famille de Colmont, et surtout une vision et des convictions, celles de Patrice de Colmont, héritées de son père qui a toujours été un grand voyageur. Également ethnologue et documentariste, Bernard de Colmont découvre la baie de Pampelonne à la fin des années 40 alors qu’il réalise un film documentaire sur le transport des oranges en Méditerranée. L’endroit est alors encore sauvage. Originaire de l’Ariège, l’aventurier est immédiatement subjugué par la beauté du lieu et décide d’y établir ses quartiers d’été avec femme et enfants. La famille campe d’abord ici et là sur la plage avant d’acheter un petit terrain et d’y construire une cabane. Bernard de Colmont déclare alors : “Quand un voyageur égaré passera, nous lui offrirons l’hospitalité comme on me l’a offerte quand je voyageais à l’autre bout du monde.” Amis, voisins, visiteurs, ils sont nombreux à venir se restaurer autour de la table. C’est Geneviève de Colmont, son épouse, qui se charge de nourrir les convives…  
Arrive l’année 1955. Vadim tourne Et Dieu créa la femme à Pampelonne, il voit les grandes tablées, les gens heureux, et pense avoir affaire à un bistrot. Il demande à Geneviève si l’endroit peut devenir la cantine de l’équipe : 80 personnes chaque midi ! Elle accepte. Le Club 55 est né et perdurera après la fin du tournage. Bernard en édicte les règles : une cuisine simple dont la base sera le produit lui-même. Quelques démarches administratives plus tard, le lieu devient officiellement un établissement de restauration ouvert au public.  


“À ses amis ethnologues qui lui disent alors : ‘Tu as voyagé dans le monde entier pour finalement décider de t’installer ici ?’, mon père répond : ‘Réfléchissez, nous sommes en France dans une démocratie, nous avons une population paisible, cette presqu’île est très belle, elle ne connaît pas d’excès météorologiques extrêmes, ni tsunamis, ni ouragans, ni séismes, on n’y rencontre pas d’animaux dangereux, ni sur terre, ni dans la mer, pas de choléra ni fièvre jaune… Il me semble qu’aucun autre endroit dans le monde ne présente autant de qualités…’ À ce terroir d’exception est venu s’ajouter un humus de grande qualité : les plus grandes personnalités de la planète - artistiques, politiques ou du milieu des affaires – sont venues savourer ici la douceur de la vie. Mais aujourd’hui, parfois, certains oublient que cette beauté est fragile et que ce lieu a besoin de respect plus que d’artifices… Ce n’est pas un parc d’attraction pour adultes.”

Des convictions fortes

Homme de la mer depuis toujours, aubergiste par héritage, Patrice de Colmont se revendique aussi paysan, titre dont il souligne la noblesse : “Le paysan est celui qui entretient son pays. C’est une mission très belle.” Enfant, il est exclu de l’école à 14 ans, quitte Saint-Tropez pour passer plusieurs mois chez un jeune cousin agriculteur de Montfort-l’Amaury dans les Yvelines, son premier vrai contact avec la terre. Et c’est lorsque le Club 55 est déjà une institution qu’il prend la grande décision de cultiver ses propres produits pour tendre à une autonomie alimentaire, une idée qui devient son cheval de bataille. “Nous, restaurateurs, avons une grande responsabilité, celle de nourrir les êtres humains sainement. Cultiver nos produits reste la plus belle façon de respecter nos clients et d’être honnêtes avec eux. Ce choix militant est essentiel, il nous permet d’agir à notre échelle pour ne pas soustraire plus que ce que la planète peut nous offrir.”
Il est donc dans la logique des choses que le plus légendaire des hôtes de Saint-Tropez soutienne avec ardeur la Confédération paysanne. Depuis quelques années maintenant, dans la droite lignée des idées de ce syndicat agricole français qui a participé à la fondation de la coordination paysanne européenne et de Via Campesina, Patrice de Colmont s’efforce de démontrer que l’activité humaine ne détruit pas forcément la biodiversité et qu’elle est même capable de la favoriser. Une démonstration concluante grâce à l’exploitation réussie de deux domaines : la ferme des Bouis et le château de la Mole.

La preuve par l’action

Le début des cultures à la ferme des Bouis, en 2002, permet à Patrice de Colmont de se confronter à la réalité agricole. “Je suis parti avec peu de connaissances, beaucoup de convictions et une certitude : moins on s’éloigne de la nature, moins on se trompe !”  Il confie la gestion du lieu à Nicolas et Amélie Drion qui, à force de travail, valorisent le domaine. Depuis, 10 ha de forêt, 6 ha de vignes, 500 oliviers et quelques parcelles de maraîchage fournissent en agriculture biologique une partie des incontournables de la carte du Club 55 : artichauts, petits pois, mesclun, salades, choux-raves, tomates ananas, noire de Crimée, cœur de bœuf, fèves, pâtissons, coriandre, basilic, menthe, huile d’olive… et bien sûr les vins, rosé, rouge et blanc.


“L’agriculture biologique est le service minimum de l’agriculture telle qu’elle devrait être pratiquée sur la totalité de la planète, mais on peut aller plus loin encore en adoptant des pratiques différentes telles que la polyculture, le travail de la terre par la traction animale, l’enrichissement naturel des sols et la culture dans le respect des cycles de la nature et du calendrier lunaire. C’est ce que nous faisons à la ferme des Bouis, allant de ce fait bien au-delà des exigences du Label Ecocert…”


En 2015, lorsque Patrice de Colmont acquiert le château de la Mole, il a désormais l’expérience du domaine des Bouis et ses convictions sont encore plus fortes. Ce lieu hors du commun porte en lui une histoire que le nouveau propriétaire tient à faire revivre. “Je crois beaucoup à ce que les habitants successifs apportent à une propriété. Celle-ci a d’abord appartenu aux Suffren, seigneurs de Saint-Tropez et gens de mer, qui l’ont cédée aux Fonscolombe en 1770. Cette famille a compté plusieurs naturalistes et le baron de Fonscolombe, de la génération précédant celle qui m’a vendu la propriété, s’occupait de ses vignes lui-même. Un autre esprit bienveillant plane sur le château, celui du Petit Prince et de son auteur, Antoine de Saint-Exupéry qui a passé une partie de son enfance à la Mole, sa mère, Marie, étant une jeune fille Fonscolombe.”


Lorsque Patrice de Colmont prend possession du domaine, l’agriculture a été abandonnée depuis 40 ans sur ces 183 ha qui, entre temps, ont été classés en partie en zone de protection de la tortue d’Hermann et du lézard ocellé. “Ainsi, les circonstances devenaient idéales pour démontrer qu’une activité humaine réfléchie et respectueuse peut contribuer à la biodiversité.” Accompagné par Olivier Hébrard, de Terre & Humanisme, pour redonner à la propriété son autonomie alimentaire et ses cultures d’autrefois, Patrice de Colmont a commencé le maraîchage dès la première année. Il pratique désormais la polyculture sur des parcelles de petites surfaces et ambitionne de replanter 3 ha et demi de vigne sur 10 ans et d’amorcer des cultures de céréales. Après un inventaire faunistique et floristique complet, le conservatoire d'espaces naturels a finalement conclu que le château de la Mole était le domaine présentant le plus gros potentiel de biodiversité dans le sud de la France. On y trouve par exemple des murins de Bechstein – “chauves-souris des forêts vierges” - et l’hiver dernier, fait sans précédent, une tortue d’Hermann a été gentiment surprise en train de pondre au milieu des vignes ! “On peut en déduire qu’elle se sentait en harmonie et en confiance dans ce lieu travaillé avec humilité par la main de l’homme. C’est certainement la preuve la plus évidente de la réussite de la mission que nous nous sommes confiée.”


Convaincre et servir d’exemple  

Pour parvenir à ce miracle écologique et gagner ce combat pour la sauvegarde de la vie qui constitue l’essence même de la démarche des deux domaines, des bénévoles WWOOFeurs viennent régulièrement prêter main forte aux belles âmes qui vivent sur place et entretiennent le lieu : Edouard, Kamel, Saliha, Julien, Eric, Malika. Le château accueille aussi ponctuellement, au gré des rencontres, les femmes et les hommes respectueux des cycles de la nature et de la préservation de la vie sur Terre. Paul Watson, militant écologiste, y a vécu quelque temps et l’assemblée mondiale de Sea Shepherd, dont il est le fondateur, s’y est déroulée, en présence du philosophe paysan Pierre Rabhi. “C’est un lieu d’échanges, ouvert sur le monde. Nous sommes parfois cités comme un cas d’école. Notre action est infinitésimale, mais les résultats sont très encourageants. Nous avons d’ailleurs reçu les félicitations officielles du conservatoire d'espaces naturels. Il faut maintenant que les gens réalisent qu’il est temps d’agir.” Et cela commence par convaincre les puissants investisseurs de ce monde – que l’on retrouve pour certains parmi les clients fidèles du Club 55 – de la légitimité et de l’importance de l’action paysanne. “Beaucoup rachètent des vignobles et nous sommes heureux de les voir investir en Provence, terre de vins par excellence, mais nous aimerions qu’ils comprennent qu’avec les évolutions technologiques et climatiques, nous sommes aujourd’hui capables de produire du bon vin sur tous les continents et que nous allons donc certainement nous retrouver sous peu avec une surproduction de vins de qualité. En revanche, dans les années à venir, nous savons que la nourriture saine va manquer. Nous voudrions qu’ils réalisent que l’enjeu est de produire des aliments qui permettent de bien se nourrir et de participer à la reconstitution du paysage nourricier.”

Voir toujours plus loin

Investir intelligemment, dans des projets pérennes et réfléchis, voilà une ligne de conduite que Patrice de Colmont s’applique à lui-même. En 2018, il rachète la société Midi-Voiles, installée, à Cogolin avec un double objectif : faire perdurer un savoir-faire précieux, celui de la fabrication artisanale de voiles, tout en utilisant le hangar de l’entreprise pour stocker les éléments de construction du Club 55. “L’obligation pour tous les établissements de la plage de Pampelonne de créer des structures démontables nous a semblé anti-écologique et donc contreproductive si elle entraînait une double occupation de l’espace. Nous avons donc choisi de stocker les parties démontées dans un bâtiment qui avait déjà une fonction. Midi-Voiles est alors arrivé sur ma route. Nous essayons maintenant de diversifier l’activité de cette entreprise au savoir-faire exceptionnel. Utiliser des techniques ancestrales pour aller de l’avant, c’est aussi ça, préparer le futur !”


Ce futur, Patrice de Colmont le regarde avec lucidité, conscient des problématiques, mais désireux de proposer des solutions pour y remédier. “Une question est devenue centrale : comment l’humain peut-il continuer à vivre sur cette planète sans se détruire lui-même ? Aujourd’hui, tout va trop vite c’est une certitude. Il faut lever le pied de l’accélérateur et retrouver la bonne vitesse.” La métaphore est parlante, et trouve réponse dans un projet enthousiasmant porté par un jeune ingénieur passionné et brillant, Romain Vincent. “Je suis tombé un jour sur un article dans notre journal local parlant de ce jeune homme qui avait fondé une activité de gestion de bornes de recharges pour voitures électriques à La Croix-Valmer. J’ai senti que la direction qu’il prenait était la bonne. Dans les 30 prochaines années, il me semble qu’il n’y a pas d’autres solutions que la mobilité électrique pour sortir du tout-pétrole et de ses conséquences néfastes.” Née en 2013, la société devient rapidement Electric 55 Charging (E55C). En quelques années, elle fait connaître son savoir-faire au niveau national et déploie ses bornes de recharge sur toute la région Sud, à commencer par Saint-Tropez et les villes alentours, mais aussi Avignon, Bordeaux, Versailles, Issy-les-Moulineaux… devenant également spécialiste de la remise en état du réseau de bornes Autolib’ du groupe Bolloré en Île-de-France. Surveillance, maintenance, dépannage… E55C gère aujourd’hui 2% des bornes de voitures électriques françaises. Petit Poucet qui commence à peser au milieu des ogres, la société a de très beaux atouts qui lui permettent de gérer 2 000 bornes pour de grandes marques européennes telles que Nissan, Eurotunnel, BP ou encore les Autoroutes Paris-Rhin-Rhône (APRR). “Avec Romain, nous développons de nouvelles pistes, celle des bateaux électriques par exemple, ou de la voiture comme outil de stockage d’une énergie réutilisable. Si je m’investis dans cette entreprise, c’est parce qu’elle est en parfaite cohérence avec ma démarche globale.” Une démarche sincère et humaniste, à l’image de celui qui l’entreprend.

À l’origine, le paradis

À première vue, on pourrait penser que le célèbre Club 55 est un restaurant comme les autres. Mais derrière ce lieu mythique se cache une histoire, celle de la famille de Colmont, et surtout une vision et des convictions, celles de Patrice de Colmont, héritées de son père qui a toujours été un grand voyageur. Également ethnologue et documentariste, Bernard de Colmont découvre la baie de Pampelonne à la fin des années 40 alors qu’il réalise un film documentaire sur le transport des oranges en Méditerranée. L’endroit est alors encore sauvage. Originaire de l’Ariège, l’aventurier est immédiatement subjugué par la beauté du lieu et décide d’y établir ses quartiers d’été avec femme et enfants. La famille campe d’abord ici et là sur la plage avant d’acheter un petit terrain et d’y construire une cabane. Bernard de Colmont déclare alors : “Quand un voyageur égaré passera, nous lui offrirons l’hospitalité comme on me l’a offerte quand je voyageais à l’autre bout du monde.” Amis, voisins, visiteurs, ils sont nombreux à venir se restaurer autour de la table. C’est Geneviève de Colmont, son épouse, qui se charge de nourrir les convives…  
Arrive l’année 1955. Vadim tourne Et Dieu créa la femme à Pampelonne, il voit les grandes tablées, les gens heureux, et pense avoir affaire à un bistrot. Il demande à Geneviève si l’endroit peut devenir la cantine de l’équipe : 80 personnes chaque midi ! Elle accepte. Le Club 55 est né et perdurera après la fin du tournage. Bernard en édicte les règles : une cuisine simple dont la base sera le produit lui-même. Quelques démarches administratives plus tard, le lieu devient officiellement un établissement de restauration ouvert au public.  


“À ses amis ethnologues qui lui disent alors : ‘Tu as voyagé dans le monde entier pour finalement décider de t’installer ici ?’, mon père répond : ‘Réfléchissez, nous sommes en France dans une démocratie, nous avons une population paisible, cette presqu’île est très belle, elle ne connaît pas d’excès météorologiques extrêmes, ni tsunamis, ni ouragans, ni séismes, on n’y rencontre pas d’animaux dangereux, ni sur terre, ni dans la mer, pas de choléra ni fièvre jaune… Il me semble qu’aucun autre endroit dans le monde ne présente autant de qualités…’ À ce terroir d’exception est venu s’ajouter un humus de grande qualité : les plus grandes personnalités de la planète - artistiques, politiques ou du milieu des affaires – sont venues savourer ici la douceur de la vie. Mais aujourd’hui, parfois, certains oublient que cette beauté est fragile et que ce lieu a besoin de respect plus que d’artifices… Ce n’est pas un parc d’attraction pour adultes.”

Des convictions fortes

Homme de la mer depuis toujours, aubergiste par héritage, Patrice de Colmont se revendique aussi paysan, titre dont il souligne la noblesse : “Le paysan est celui qui entretient son pays. C’est une mission très belle.” Enfant, il est exclu de l’école à 14 ans, quitte Saint-Tropez pour passer plusieurs mois chez un jeune cousin agriculteur de Montfort-l’Amaury dans les Yvelines, son premier vrai contact avec la terre. Et c’est lorsque le Club 55 est déjà une institution qu’il prend la grande décision de cultiver ses propres produits pour tendre à une autonomie alimentaire, une idée qui devient son cheval de bataille. “Nous, restaurateurs, avons une grande responsabilité, celle de nourrir les êtres humains sainement. Cultiver nos produits reste la plus belle façon de respecter nos clients et d’être honnêtes avec eux. Ce choix militant est essentiel, il nous permet d’agir à notre échelle pour ne pas soustraire plus que ce que la planète peut nous offrir.”
Il est donc dans la logique des choses que le plus légendaire des hôtes de Saint-Tropez soutienne avec ardeur la Confédération paysanne. Depuis quelques années maintenant, dans la droite lignée des idées de ce syndicat agricole français qui a participé à la fondation de la coordination paysanne européenne et de Via Campesina, Patrice de Colmont s’efforce de démontrer que l’activité humaine ne détruit pas forcément la biodiversité et qu’elle est même capable de la favoriser. Une démonstration concluante grâce à l’exploitation réussie de deux domaines : la ferme des Bouis et le château de la Mole.

La preuve par l’action

Le début des cultures à la ferme des Bouis, en 2002, permet à Patrice de Colmont de se confronter à la réalité agricole. “Je suis parti avec peu de connaissances, beaucoup de convictions et une certitude : moins on s’éloigne de la nature, moins on se trompe !”  Il confie la gestion du lieu à Nicolas et Amélie Drion qui, à force de travail, valorisent le domaine. Depuis, 10 ha de forêt, 6 ha de vignes, 500 oliviers et quelques parcelles de maraîchage fournissent en agriculture biologique une partie des incontournables de la carte du Club 55 : artichauts, petits pois, mesclun, salades, choux-raves, tomates ananas, noire de Crimée, cœur de bœuf, fèves, pâtissons, coriandre, basilic, menthe, huile d’olive… et bien sûr les vins, rosé, rouge et blanc.


“L’agriculture biologique est le service minimum de l’agriculture telle qu’elle devrait être pratiquée sur la totalité de la planète, mais on peut aller plus loin encore en adoptant des pratiques différentes telles que la polyculture, le travail de la terre par la traction animale, l’enrichissement naturel des sols et la culture dans le respect des cycles de la nature et du calendrier lunaire. C’est ce que nous faisons à la ferme des Bouis, allant de ce fait bien au-delà des exigences du Label Ecocert…”


En 2015, lorsque Patrice de Colmont acquiert le château de la Mole, il a désormais l’expérience du domaine des Bouis et ses convictions sont encore plus fortes. Ce lieu hors du commun porte en lui une histoire que le nouveau propriétaire tient à faire revivre. “Je crois beaucoup à ce que les habitants successifs apportent à une propriété. Celle-ci a d’abord appartenu aux Suffren, seigneurs de Saint-Tropez et gens de mer, qui l’ont cédée aux Fonscolombe en 1770. Cette famille a compté plusieurs naturalistes et le baron de Fonscolombe, de la génération précédant celle qui m’a vendu la propriété, s’occupait de ses vignes lui-même. Un autre esprit bienveillant plane sur le château, celui du Petit Prince et de son auteur, Antoine de Saint-Exupéry qui a passé une partie de son enfance à la Mole, sa mère, Marie, étant une jeune fille Fonscolombe.”


Lorsque Patrice de Colmont prend possession du domaine, l’agriculture a été abandonnée depuis 40 ans sur ces 183 ha qui, entre temps, ont été classés en partie en zone de protection de la tortue d’Hermann et du lézard ocellé. “Ainsi, les circonstances devenaient idéales pour démontrer qu’une activité humaine réfléchie et respectueuse peut contribuer à la biodiversité.” Accompagné par Olivier Hébrard, de Terre & Humanisme, pour redonner à la propriété son autonomie alimentaire et ses cultures d’autrefois, Patrice de Colmont a commencé le maraîchage dès la première année. Il pratique désormais la polyculture sur des parcelles de petites surfaces et ambitionne de replanter 3 ha et demi de vigne sur 10 ans et d’amorcer des cultures de céréales. Après un inventaire faunistique et floristique complet, le conservatoire d'espaces naturels a finalement conclu que le château de la Mole était le domaine présentant le plus gros potentiel de biodiversité dans le sud de la France. On y trouve par exemple des murins de Bechstein – “chauves-souris des forêts vierges” - et l’hiver dernier, fait sans précédent, une tortue d’Hermann a été gentiment surprise en train de pondre au milieu des vignes ! “On peut en déduire qu’elle se sentait en harmonie et en confiance dans ce lieu travaillé avec humilité par la main de l’homme. C’est certainement la preuve la plus évidente de la réussite de la mission que nous nous sommes confiée.”


Convaincre et servir d’exemple  

Pour parvenir à ce miracle écologique et gagner ce combat pour la sauvegarde de la vie qui constitue l’essence même de la démarche des deux domaines, des bénévoles WWOOFeurs viennent régulièrement prêter main forte aux belles âmes qui vivent sur place et entretiennent le lieu : Edouard, Kamel, Saliha, Julien, Eric, Malika. Le château accueille aussi ponctuellement, au gré des rencontres, les femmes et les hommes respectueux des cycles de la nature et de la préservation de la vie sur Terre. Paul Watson, militant écologiste, y a vécu quelque temps et l’assemblée mondiale de Sea Shepherd, dont il est le fondateur, s’y est déroulée, en présence du philosophe paysan Pierre Rabhi. “C’est un lieu d’échanges, ouvert sur le monde. Nous sommes parfois cités comme un cas d’école. Notre action est infinitésimale, mais les résultats sont très encourageants. Nous avons d’ailleurs reçu les félicitations officielles du conservatoire d'espaces naturels. Il faut maintenant que les gens réalisent qu’il est temps d’agir.” Et cela commence par convaincre les puissants investisseurs de ce monde – que l’on retrouve pour certains parmi les clients fidèles du Club 55 – de la légitimité et de l’importance de l’action paysanne. “Beaucoup rachètent des vignobles et nous sommes heureux de les voir investir en Provence, terre de vins par excellence, mais nous aimerions qu’ils comprennent qu’avec les évolutions technologiques et climatiques, nous sommes aujourd’hui capables de produire du bon vin sur tous les continents et que nous allons donc certainement nous retrouver sous peu avec une surproduction de vins de qualité. En revanche, dans les années à venir, nous savons que la nourriture saine va manquer. Nous voudrions qu’ils réalisent que l’enjeu est de produire des aliments qui permettent de bien se nourrir et de participer à la reconstitution du paysage nourricier.”

Voir toujours plus loin

Investir intelligemment, dans des projets pérennes et réfléchis, voilà une ligne de conduite que Patrice de Colmont s’applique à lui-même. En 2018, il rachète la société Midi-Voiles, installée, à Cogolin avec un double objectif : faire perdurer un savoir-faire précieux, celui de la fabrication artisanale de voiles, tout en utilisant le hangar de l’entreprise pour stocker les éléments de construction du Club 55. “L’obligation pour tous les établissements de la plage de Pampelonne de créer des structures démontables nous a semblé anti-écologique et donc contreproductive si elle entraînait une double occupation de l’espace. Nous avons donc choisi de stocker les parties démontées dans un bâtiment qui avait déjà une fonction. Midi-Voiles est alors arrivé sur ma route. Nous essayons maintenant de diversifier l’activité de cette entreprise au savoir-faire exceptionnel. Utiliser des techniques ancestrales pour aller de l’avant, c’est aussi ça, préparer le futur !”


Ce futur, Patrice de Colmont le regarde avec lucidité, conscient des problématiques, mais désireux de proposer des solutions pour y remédier. “Une question est devenue centrale : comment l’humain peut-il continuer à vivre sur cette planète sans se détruire lui-même ? Aujourd’hui, tout va trop vite c’est une certitude. Il faut lever le pied de l’accélérateur et retrouver la bonne vitesse.” La métaphore est parlante, et trouve réponse dans un projet enthousiasmant porté par un jeune ingénieur passionné et brillant, Romain Vincent. “Je suis tombé un jour sur un article dans notre journal local parlant de ce jeune homme qui avait fondé une activité de gestion de bornes de recharges pour voitures électriques à La Croix-Valmer. J’ai senti que la direction qu’il prenait était la bonne. Dans les 30 prochaines années, il me semble qu’il n’y a pas d’autres solutions que la mobilité électrique pour sortir du tout-pétrole et de ses conséquences néfastes.” Née en 2013, la société devient rapidement Electric 55 Charging (E55C). En quelques années, elle fait connaître son savoir-faire au niveau national et déploie ses bornes de recharge sur toute la région Sud, à commencer par Saint-Tropez et les villes alentours, mais aussi Avignon, Bordeaux, Versailles, Issy-les-Moulineaux… devenant également spécialiste de la remise en état du réseau de bornes Autolib’ du groupe Bolloré en Île-de-France. Surveillance, maintenance, dépannage… E55C gère aujourd’hui 2% des bornes de voitures électriques françaises. Petit Poucet qui commence à peser au milieu des ogres, la société a de très beaux atouts qui lui permettent de gérer 2 000 bornes pour de grandes marques européennes telles que Nissan, Eurotunnel, BP ou encore les Autoroutes Paris-Rhin-Rhône (APRR). “Avec Romain, nous développons de nouvelles pistes, celle des bateaux électriques par exemple, ou de la voiture comme outil de stockage d’une énergie réutilisable. Si je m’investis dans cette entreprise, c’est parce qu’elle est en parfaite cohérence avec ma démarche globale.” Une démarche sincère et humaniste, à l’image de celui qui l’entreprend.

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