Edito
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Lisa Vignoli
Il y a chaque matin, devant ma fenêtre, un ballet que je ne rate jamais. Le pointu passe dans un sens, lâche ses filets, s’arrête un instant et repasse dans l’autre. Au-dessus de lui, les oiseaux s’agitent fiévreusement comme des incantations. Si je suis le bateau à la trace, je me retrouve sur le port où les pêcheurs à bord vendent les poissons qu’ils ont rapportés, directement sur ce quai vide.
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Je n’ai plus vu ça depuis des années. Et je ne saurais dire combien. La scène a réveillé en moi un souvenir d’enfance : celui de la famille Raggio qui accostait à la jetée de la Ponche et écoulait soles et rougets dans ce minuscule local donnant sur la plage, vendu depuis. Confiné comme les autres - même si l’on s’y sentait plus protégé qu’ailleurs- Saint-Tropez, était en train de redevenir ce “village de pêcheurs” qui n’avait plus rien de l’expression qu’on utilise parfois encore à son sujet. Ce village qui a séduit mon arrière-grand-père dans les années 30, raison pour laquelle - entre autres - je me trouve ici aujourd’hui. Peut-être que même lui n’a pas connu le Saint-Tropez que je vois sous mes yeux ? Cette absence d’âme sur le Port, d’un bout à l’autre et en poussant jusqu’au phare. La place des Lices déserte à l’heure de l’apéro. Ces dauphins dans le Golfe, ces paons qui font la roue sans crainte et ces sangliers libérés sur la plage de Pampelonne. Ce silence, toujours, partout, si épais que le clocher semble sonner plus fort que d’habitude et que la moindre voix élevée peut faire sursauter. En temps normal, les terrasses seraient bondées et je n’entendrais pas distinctement les conversations en bas de chez moi. En temps normal, à cette période (mars-avril-mai), tout le village se serait agité, habillé, immobilisé pour cette bravade qui, cette année, n’aurait pas lieu. C’est si rare qu’il est difficile de savoir combien de fois précisément ce rendez-vous immuable a déjà été suspendu. Ça non plus, mon arrière-grand-père qui en a jadis été le chef de file -  on dit “capitaine de ville”, enfin - ne l’a sans doute jamais vécu. Ou alors c’était pendant la guerre. En temps normal, je n’aurais jamais traversé le village en Rondini et chemise de nuit -un matin tôt certes, mais quand même- pour faire le tour des drapeaux rouge et blanc accrochés aux fenêtres, en hommage à ces journées de célébration qui ne viendraient pas. En temps normal, j’y aurais croisé quelques allumés de la nuit et j’aurais eu peur de passer, dans cette tenue, pour une timbrée de jour. À cette heure-là, les premiers groupes de touristes seraient sur le point de débarquer avec leur guide au bras levé. Les premières tables au soleil, - les meilleures, celles devant l’office du tourisme - seraient déjà prises chez Sénéquier. Et les yachts feraient la queue à la pompe pour se ravitailler en fuel pendant que l’équipage préempterait toutes les tartes aux pommes caramélisées chez Delpui. En temps normal, je n’aurais pas osé l’avouer mais, si je suis honnête, j’aurais aimé que Saint-Tropez reste comme ça. Arrêté, un peu. Pas longtemps. Le plus bel endroit du monde, vraiment. Juste une saison.


Je n’ai plus vu ça depuis des années. Et je ne saurais dire combien. La scène a réveillé en moi un souvenir d’enfance : celui de la famille Raggio qui accostait à la jetée de la Ponche et écoulait soles et rougets dans ce minuscule local donnant sur la plage, vendu depuis. Confiné comme les autres - même si l’on s’y sentait plus protégé qu’ailleurs- Saint-Tropez, était en train de redevenir ce “village de pêcheurs” qui n’avait plus rien de l’expression qu’on utilise parfois encore à son sujet. Ce village qui a séduit mon arrière-grand-père dans les années 30, raison pour laquelle - entre autres - je me trouve ici aujourd’hui. Peut-être que même lui n’a pas connu le Saint-Tropez que je vois sous mes yeux ? Cette absence d’âme sur le Port, d’un bout à l’autre et en poussant jusqu’au phare. La place des Lices déserte à l’heure de l’apéro. Ces dauphins dans le Golfe, ces paons qui font la roue sans crainte et ces sangliers libérés sur la plage de Pampelonne. Ce silence, toujours, partout, si épais que le clocher semble sonner plus fort que d’habitude et que la moindre voix élevée peut faire sursauter. En temps normal, les terrasses seraient bondées et je n’entendrais pas distinctement les conversations en bas de chez moi. En temps normal, à cette période (mars-avril-mai), tout le village se serait agité, habillé, immobilisé pour cette bravade qui, cette année, n’aurait pas lieu. C’est si rare qu’il est difficile de savoir combien de fois précisément ce rendez-vous immuable a déjà été suspendu. Ça non plus, mon arrière-grand-père qui en a jadis été le chef de file -  on dit “capitaine de ville”, enfin - ne l’a sans doute jamais vécu. Ou alors c’était pendant la guerre. En temps normal, je n’aurais jamais traversé le village en Rondini et chemise de nuit -un matin tôt certes, mais quand même- pour faire le tour des drapeaux rouge et blanc accrochés aux fenêtres, en hommage à ces journées de célébration qui ne viendraient pas. En temps normal, j’y aurais croisé quelques allumés de la nuit et j’aurais eu peur de passer, dans cette tenue, pour une timbrée de jour. À cette heure-là, les premiers groupes de touristes seraient sur le point de débarquer avec leur guide au bras levé. Les premières tables au soleil, - les meilleures, celles devant l’office du tourisme - seraient déjà prises chez Sénéquier. Et les yachts feraient la queue à la pompe pour se ravitailler en fuel pendant que l’équipage préempterait toutes les tartes aux pommes caramélisées chez Delpui. En temps normal, je n’aurais pas osé l’avouer mais, si je suis honnête, j’aurais aimé que Saint-Tropez reste comme ça. Arrêté, un peu. Pas longtemps. Le plus bel endroit du monde, vraiment. Juste une saison.


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