Le Merlier
Le Merlier
Architecture exquise
Saint-Tropez
Katia Imbernon, Pascale Bartoli
Jean-Lucien Bonillo, Philippe Conti
À la fin des années 1950, l’afflux massif de vacanciers vers le littoral méditerranéen pousse les pouvoirs publics à adopter une véritable politique d’aménagements touristiques. Le ministre Pierre Sudreau prend par décret des mesures de sauvegarde du littoral de Marseille à Menton.

En 1959, Louis Arretche urbaniste conseil pour le ministère de la Construction sollicite ses anciens étudiants, devenus associés dans une structure dénommée Atelier de Montrouge, pour entreprendre un projet ambitieux de cinq villages au cœur d’un domaine préservé de 100 ha, le château Volterra. Après cette expérience l’équipe d’architectes enchaînera les études d’aménagement entre Le Lavandou et Ramatuelle. Le plan d’urbanisme de Ramatuelle prévoyait deux zones à urbaniser sous forme de villages, le réseau de circulation, les espaces naturels et sera également étudié l’aménagement touristique de la plage de Pampelonne à Saint-Tropez.

Achevé en 1965, le village Le Merlier est le seul projet véritablement construit par l’Atelier de Montrouge dans le département du Var. Il s’étalera sur une décennie. En parallèle de cette réalisation, des expériences similaires d’habitats groupés insérés dans le paysage seront menées par Jean Aubert et André Lefèvre au cap Bénat et par l’AUA (Jean Deroche et Paul Chemetov) à la Croix-Valmer.

Au Cap Camarat, il s’agit d’obtenir une dérogation ministérielle pour construire dans un site encore intact. La propriétaire est Simone Volterra (1898-1989), comédienne, directrice du théâtre Marigny et ancienne épouse du directeur de théâtre Léon Volterra. En 1926, elle a acheté, avec son époux, la propriété et le château de style toscan construit au tournant du XXe siècle. C’est une période faste pour le couple dans la région. Léon Volterra est élu maire de Saint-Tropez en 1936, mais c’est son épouse qui se consacre aux fonctions officielles et anime une vie culturelle intense qui fera l’aura de la presqu’île. Dans les années 1950, divorcée, Simone Volterra envisage d’urbaniser une partie du domaine afin de pouvoir en assumer la charge. Cependant, elle tient à préserver les qualités paysagères du site, ainsi que du château et l’intégrité du domaine agricole. Femme d’affaires et de caractère, elle souhaite expérimenter sur son domaine une nouvelle forme d’aménagement touristique respectueux de l’environnement qui pourrait être considéré comme un modèle pour les aménagements futurs de la côte.

Les architectes de l’Atelier de Montrouge, Jean-Louis Véret, Gérard Thurnauer, Jean Renaudie et Pierre Riboulet voient dans l’étude d’urbanisation du domaine Volterra une occasion d’expérimenter leur approche personnelle du projet qui se veut, c’est dans l’air du temps, pluridisciplinaire : géographie, paysage, histoire et sociologie sont pris en ligne de compte pour l’élaboration de la proposition. En août 1959, ils séjournent dix jours sur place afin de s’imprégner du site. Ils l’arpentent, procèdent à des repérages minutieux et synthétisent leurs observations sur des cartes analytiques représentant la densité végétale, les zones les plus escarpées, les existants ainsi que les zones de non aedificandi afin notamment de préserver la vue du château. Avant d’envisager un “parti architectural”, les architectes relèvent des zones d’implantations possibles et structurent le site par un réseau sinueux de voirie.

Le projet résultant vise à urbaniser le site sous la forme de petits villages ne dépassant pas une cinquantaine d’habitations. Le reste du terrain est organisé comme un vaste parc gardienné où les habitants peuvent trouver tous les équipements nécessaires aux pratiques de la villégiature : un club house, une jetée, des terrains de sport et un centre commercial (tout d’abord implanté au niveau des chais du château puis regroupé ensuite avec le club house).
Les villages La Quessine (cinquante logements), La Forêt (quarante-trois logements), Le Merlier (trente-cinq logements), La Colline (trente-sept logements) et La Pinède (trente-cinq logements) s’organisent soit à proximité du littoral soit sur les hauteurs du domaine. Ils sont isolés les uns des autres et positionnés dans les replis des vallons afin de se dissimuler, de limiter leur impact dans le site. Les premières esquisses font apparaître dans les zones les plus encaissées des vallons, une desserte par des rues au-dessous de maisons sur pilotis et éclairées par des patios. Dans les premières études de façades des villages, dessinées dans leur environnement, on sent fortement la volonté d’unité et d’horizontalité des constructions. L’insertion ultérieure de voutains sur les séjours aura tendance à marquer d’avantage l’individualité des logements.

Pour chaque village, les architectes appliquent les mêmes règles :
- respect de la morphologie du site ;
- implantation des maisons selon une grille de composition favorisant l’ensoleillement et les vues ;
- séparation des flux (les véhicules sont rejetés sur des parkings à la périphérie tandis que les maisons sont accessibles à pied) ;
- traitement soigné des espaces publics, organisation des villages autour de placettes afin de favoriser la vie communautaire ;
- utilisation répétitive de modèles types de maisons.

Seuls les projets des trois premiers villages bénéficieront d’une mise au point poussée, et le village Le Merlier est la seule réalisation qui témoigne de cet ambitieux projet réalisé avant la faillite du promoteur François Leredu.
Le village Le Merlier compte trente-cinq maisons dont les principes d’édification peuvent être mis en rapport avec les recherches de Le Corbusier pour le site de Roquebrune-Cap-martin : les modèles d’urbanisation Roq et Rob. Il s’inspire également de travaux comparables, eux mêmes redevables au projet corbuséen de hameau groupé dans un site de pente: le Siedlung Halen de Berne par Atelier 5 et la cité de Djenan-El-Hassan à Alger de Roland Simounet. La composition est fortement marquée par les principes des CIAM (Congrès internationaux d’architecture moderne) : l’assemblage des maisons est ordonné par une grille de composition (web) de 12,5 mètres de côtés, un jeu de décalages et d’écartements des unités permettant d’adapter complètement le projet à la déclivité du terrain. La méthode d’assemblage consiste dans la réunion d’une quantité d’éléments répétitifs ou déclinés en variantes, disposés entre eux selon un ordre dominant. Elle a pour objectif de créer une nouvelle unité globale, compacte et harmonieuse, une totalité chorale.

Les architectes de l’Atelier de Montrouge développent pour ce programme une véritable démarche orographique, c’est-à-dire qu’ils s’inspirent des qualités physiques, des mouvements et de la configuration du terrain pour générer des formes architecturales. Originale, la démarche s’appuie comme on l’a vu sur un repérage et une analyse très fine du site avec l’objectif de considérer la configuration naturelle du terrain comme une donnée invariable du programme architectural.


Après que les études géologiques ont révélé que le bord de mer, en contrebas du village Le Merlier est constitué de rochers remarquables, les installations envisagées par le projet (cale et digue en béton) sont abandonnées au profit d’un aménagement doux. L’accès à la mer sera amélioré pour être en harmonie avec ces rochers existants. On pratique des interventions mesurées : quelques marches creusées dans la matière même de la roche confortent un gradin naturel ; de petites plateformes en pierre posées en opus au raz de l’eau permettent la baignade et les bains de soleil. Le chemin principal de descente sera aménagé avec les mêmes précautions.
L’étagement des volumes dans la pente et la suppression de certains modules libérant des placettes permettent de dégager une vue mer au sud pour chaque maison. Les garages sont rejetés en périphérie afin de préserver la tranquillité de l’ensemble et le village est sillonné par un réseau de ruelles piétonnes, de passages, de placettes et d’escaliers dont la structure et le traitement s’inspirent des formes traditionnelles d’habitats villageois. L’omniprésence de la végétation, sous forme de patios, de jardins suspendus et d’arbres ainsi que les fontaines en céramiques de Jean-Armand Perrier situées dans les espaces publics apportent une harmonie proche d’une cité antique idéalisée.

Parce qu’il est considéré comme un projet global par ses architectes allant du plan d’urbanisme au choix des essences des espaces de nature, les plantations à l’intérieur et autour du village font l’objet d’une attention particulière. Les arbres de hautes tiges (platanes, mûriers, platanifolia, lauriers-roses, cyprès pyramides, mimosas) sont en harmonie avec les haies de plantes grimpantes variées (bougainvilliers, bégonias, rosiers, lierres, jasmins, chèvrefeuilles, volubilis, pittosporum). Pour les zones les plus sauvages du maquis la palette est plus rustique (arbousiers, chênes verts, pins d’Alep, romarins, genêts, cyprès, pins parasols et oliviers).

Le choix des matériaux, pierre de Bormes, béton brut, enduit blanc et l’utilisation des voûtes catalanes en brique accordent au complexe un fort caractère méditerranéen. Les porte-à-faux, les jardinières préfabriquées monolithes, la dissociation des parties porteuses en béton brut et des remplissages en maçonnerie enduite relèvent de l’esthétique du brutalisme, sensibilité moderne de l’après-guerre. Cette hybridation des matériaux et des techniques caractéristiques du mouvement de la “modernité critique” est testée par les jeunes architectes sur la maison de gardien du domaine avant d’être développée sur la totalité des villages.
Les logements sous forme de duplex se déclinent suivant un plan type adossé à la pente et ses variations. Au rez-de-chaussée, on trouve les chambres donnant sur un patio aménagé de paillasse et conçu pour l’intimité. A l’étage, le séjour en encorbellement avec une grande terrasse et son jardin suspendu, précédé de la cuisine et de l’entrée, profitent de la vue. Dans les déclinaisons typologiques, des volvumes autonomes de chambres peuvent s'accoler à la terrasse. L’Atelier de Montrouge développe avec ce projet, sans doute pour la première fois, le principe de types et variations typologiques. Les modèles de logements sont répartis en effet selon trois types en fonction de leur taille et déclinés selon une base identique (volume du séjour cuisine posé sur une base) qui s’inscrivent dans la trame de 12,5 mètres de côtés.

On distingue trois types d’espaces qui adaptent librement les espaces extérieurs de la maison traditionnelle. À l’étage de réception la loggia est conçue comme un prolongement à l’extérieur du séjour mais sa faible dimension ne permet pas véritablement d’y envisager des pratiques de détente: elle est reléguée au rôle de protection contre l’ensoleillement. La terrasse à l’inverse constitue l’espace principal de vie ouvert au sud sur le grand large. Largement dimensionnée, elle est partiellement couverte par une pergola et répartie en plusieurs zones carrelées ou plantées qui lui confèrent ses qualités d’ambiances diversifiées. Dans certains types la terrasse dessert des chambres indépendantes. Au rez-de-chaussée, le patio et le porche sonvt des espaces plus intimes communiquant avec les chambres. Ombragé par les murs de clôture et par le débord du séjour en encorbellement, cet espace plus étroit est propice au repos. Véritable pièce d’extérieur munie d’une douche en plein air, de bancs et de tablettes faïencées, elle permet d’organiser la vie quotidienne de la famille en vacances et notamment l’interface avec les espaces balnéaires.

Les aménagements et volumes intérieurs adoptent le répertoire volontairement brutal et dépouillé de l’une des premières manifestation du brutalisme, les maisons Jaoul de Le Corbusier (1955) : ensembles menuisés des ouvertures en pin d’Oregon, intrados des voûtes revêtus de terre cuite, cheminée monolithique. On retrouve également cette esthétique dans la villa le Sémaphore à Étretat construite en 1958 par l’un des membres du groupe, Gérard Thurnauer.

Le sol en terre cuite à l’aspect plus rugueux répond aux intrados des voûtes catalanes. Les dalles de 20 cm par 20 cm sont appliquées indifféremment sur les terrasses, loggias et dans les espaces intérieurs. On trouve encore, grâce à leur bonne résistance, dans les pièces de service le grès cérame porphyre de format 10 cm par 10 cm ou des grès flammés utilisés en extérieur ou dans des zones fortement sollicitées. Les cloisons et murs sont revêtus, dans ces derniers ensembles, d’enduits traditionnels au mortier bâtard dressés à la règle et dans les pièces humides sont posées de simples faïences blanches de format 10 cm par 10 cm. Les portes de placard ajourées en bois verni rappellent les aménagements japonisants de Charlotte Perriand, comme par exemple les placards ventilés des appartements de la station des Arcs. L’électroménager est souvent fourni et également intégré.

Le village Le Merlier a subi des modifications alors même qu’il n’était pas terminé. Jean-Louis Véret s’insurgera d’ailleurs contre les nouveaux promoteurs qui, ayant repris le programme abandonné après la faillite de François Leredu, décident de supprimer les jardinières faisant office de garde-corps et d’avancer les baies vers la façade. Il les met ainsi en garde dans un courrier de juillet 1970 contre la mauvaise protection des vitrages vis-à-vis de l’ensoleillement aux heures les plus chaudes. Cet inconvénient est d’autant plus important qu’une réduction des ouvertures de la salle de séjour est prévue, et que l’avancée de la baie obstrue des fentes latérales de ventilation de la loggia dont la fonction était d’éviter l’accumulation d’air chaud (également sous le bac à fleurs).
Les problèmes de commercialisation ont poussé le promoteur à édulcorer le caractère brutaliste de l’ensemble. Le béton brut a été enduit, les jardinières en saillie sur les façades des séjours ont été remplacées par des garde-corps en acier. Le village n’est finalement livré qu’en 1970.


BIOGRAPHIES DES MAîTRES D’ŒUVRE

L’Atelier de Montrouge est créé en 1958 par les architectes Pierre Riboulet (1928-2003), Gérard Thurnauer (1926-2014), Jean-Louis Véret (1927-2011) et Jean Renaudie (1925-1981). Les trois premiers issus de l’atelier Gromort-Arretche se font remarquer par leurs positions contestataires vis-à-vis de l’organisation de la profession qui découle du cursus des Beaux-arts. Récusant le grand prix de Rome, ils préfèrent parfaire leurs formations en partant une année en Afrique. Leur projet de diplôme d’une Université à Fez qui concrétise cette expérience originale est couronné en 1952 par le prix du meilleur diplôme. Puis Jean-Louis Véret collabore avec Le Corbusier qu’il représente sur les chantiers d’Ahmedabad et de Chandigarh en Inde, tandis que Pierre Riboulet et Gérard Thurnauer assistent Michel Ecochard sur le projet d’université de Karachi au Pakistan. Jean Renaudie étudie quant à lui avec Auguste Perret, et travaille par la suite dans l’atelier de Marcel Lods.
C’est lors de sa participation au CIAM 9 à Aix-en-Provence en 1953, que les travaux de l’équipe de l’Atelier de Montrouge apparaissent dans leurs dimensions sociale et urbaine. Animés par une même vision de l’architecture et un engagement politique fort, les architectes adoptent une approche pluridisciplinaire des projets et des solutions innovantes sur l’assemblage de l’habitat intégrant les équipements. Les projets de concours de pour la CECA en 1959 et pour la SCIC conçus comme des manifestes, le village Le Merlier en 1967 illustrent la réflexion sur un habitat évolutif. Leurs intentions sur l’aménagement du territoire trouvent un lieu d’expérimentation à Rouen et sur la côte varoise. Le Moulin Messagier à Colombier-Fontaine en 1962, le centre aéré du domaine de Villelouvette à Egly en 1969 et la bibliothèque pour enfants La joie par les livres à Clamart en 1966 constituent les premiers projets construits de l’Atelier avant le départ de Jean Renaudie en 1968. Par la suite le Centre éducatif et culturel Les heures claires à Istres en 1977, l’ensemble administratif EDF d’Issy-les-Moulineaux en 1979 et les études sur la ville nouvelle du Vaudreuil à partir de 1967 manifestent une période de maturité et d’enrichissement des recherches des architectes. L’Atelier de Montrouge est dissous en 1981, l’année même où l’agence reçoit le Grand prix d’architecture.

En 1959, Louis Arretche urbaniste conseil pour le ministère de la Construction sollicite ses anciens étudiants, devenus associés dans une structure dénommée Atelier de Montrouge, pour entreprendre un projet ambitieux de cinq villages au cœur d’un domaine préservé de 100 ha, le château Volterra. Après cette expérience l’équipe d’architectes enchaînera les études d’aménagement entre Le Lavandou et Ramatuelle. Le plan d’urbanisme de Ramatuelle prévoyait deux zones à urbaniser sous forme de villages, le réseau de circulation, les espaces naturels et sera également étudié l’aménagement touristique de la plage de Pampelonne à Saint-Tropez.

Achevé en 1965, le village Le Merlier est le seul projet véritablement construit par l’Atelier de Montrouge dans le département du Var. Il s’étalera sur une décennie. En parallèle de cette réalisation, des expériences similaires d’habitats groupés insérés dans le paysage seront menées par Jean Aubert et André Lefèvre au cap Bénat et par l’AUA (Jean Deroche et Paul Chemetov) à la Croix-Valmer.

Au Cap Camarat, il s’agit d’obtenir une dérogation ministérielle pour construire dans un site encore intact. La propriétaire est Simone Volterra (1898-1989), comédienne, directrice du théâtre Marigny et ancienne épouse du directeur de théâtre Léon Volterra. En 1926, elle a acheté, avec son époux, la propriété et le château de style toscan construit au tournant du XXe siècle. C’est une période faste pour le couple dans la région. Léon Volterra est élu maire de Saint-Tropez en 1936, mais c’est son épouse qui se consacre aux fonctions officielles et anime une vie culturelle intense qui fera l’aura de la presqu’île. Dans les années 1950, divorcée, Simone Volterra envisage d’urbaniser une partie du domaine afin de pouvoir en assumer la charge. Cependant, elle tient à préserver les qualités paysagères du site, ainsi que du château et l’intégrité du domaine agricole. Femme d’affaires et de caractère, elle souhaite expérimenter sur son domaine une nouvelle forme d’aménagement touristique respectueux de l’environnement qui pourrait être considéré comme un modèle pour les aménagements futurs de la côte.

Les architectes de l’Atelier de Montrouge, Jean-Louis Véret, Gérard Thurnauer, Jean Renaudie et Pierre Riboulet voient dans l’étude d’urbanisation du domaine Volterra une occasion d’expérimenter leur approche personnelle du projet qui se veut, c’est dans l’air du temps, pluridisciplinaire : géographie, paysage, histoire et sociologie sont pris en ligne de compte pour l’élaboration de la proposition. En août 1959, ils séjournent dix jours sur place afin de s’imprégner du site. Ils l’arpentent, procèdent à des repérages minutieux et synthétisent leurs observations sur des cartes analytiques représentant la densité végétale, les zones les plus escarpées, les existants ainsi que les zones de non aedificandi afin notamment de préserver la vue du château. Avant d’envisager un “parti architectural”, les architectes relèvent des zones d’implantations possibles et structurent le site par un réseau sinueux de voirie.

Le projet résultant vise à urbaniser le site sous la forme de petits villages ne dépassant pas une cinquantaine d’habitations. Le reste du terrain est organisé comme un vaste parc gardienné où les habitants peuvent trouver tous les équipements nécessaires aux pratiques de la villégiature : un club house, une jetée, des terrains de sport et un centre commercial (tout d’abord implanté au niveau des chais du château puis regroupé ensuite avec le club house).
Les villages La Quessine (cinquante logements), La Forêt (quarante-trois logements), Le Merlier (trente-cinq logements), La Colline (trente-sept logements) et La Pinède (trente-cinq logements) s’organisent soit à proximité du littoral soit sur les hauteurs du domaine. Ils sont isolés les uns des autres et positionnés dans les replis des vallons afin de se dissimuler, de limiter leur impact dans le site. Les premières esquisses font apparaître dans les zones les plus encaissées des vallons, une desserte par des rues au-dessous de maisons sur pilotis et éclairées par des patios. Dans les premières études de façades des villages, dessinées dans leur environnement, on sent fortement la volonté d’unité et d’horizontalité des constructions. L’insertion ultérieure de voutains sur les séjours aura tendance à marquer d’avantage l’individualité des logements.

Pour chaque village, les architectes appliquent les mêmes règles :
- respect de la morphologie du site ;
- implantation des maisons selon une grille de composition favorisant l’ensoleillement et les vues ;
- séparation des flux (les véhicules sont rejetés sur des parkings à la périphérie tandis que les maisons sont accessibles à pied) ;
- traitement soigné des espaces publics, organisation des villages autour de placettes afin de favoriser la vie communautaire ;
- utilisation répétitive de modèles types de maisons.

Seuls les projets des trois premiers villages bénéficieront d’une mise au point poussée, et le village Le Merlier est la seule réalisation qui témoigne de cet ambitieux projet réalisé avant la faillite du promoteur François Leredu.
Le village Le Merlier compte trente-cinq maisons dont les principes d’édification peuvent être mis en rapport avec les recherches de Le Corbusier pour le site de Roquebrune-Cap-martin : les modèles d’urbanisation Roq et Rob. Il s’inspire également de travaux comparables, eux mêmes redevables au projet corbuséen de hameau groupé dans un site de pente: le Siedlung Halen de Berne par Atelier 5 et la cité de Djenan-El-Hassan à Alger de Roland Simounet. La composition est fortement marquée par les principes des CIAM (Congrès internationaux d’architecture moderne) : l’assemblage des maisons est ordonné par une grille de composition (web) de 12,5 mètres de côtés, un jeu de décalages et d’écartements des unités permettant d’adapter complètement le projet à la déclivité du terrain. La méthode d’assemblage consiste dans la réunion d’une quantité d’éléments répétitifs ou déclinés en variantes, disposés entre eux selon un ordre dominant. Elle a pour objectif de créer une nouvelle unité globale, compacte et harmonieuse, une totalité chorale.

Les architectes de l’Atelier de Montrouge développent pour ce programme une véritable démarche orographique, c’est-à-dire qu’ils s’inspirent des qualités physiques, des mouvements et de la configuration du terrain pour générer des formes architecturales. Originale, la démarche s’appuie comme on l’a vu sur un repérage et une analyse très fine du site avec l’objectif de considérer la configuration naturelle du terrain comme une donnée invariable du programme architectural.


Après que les études géologiques ont révélé que le bord de mer, en contrebas du village Le Merlier est constitué de rochers remarquables, les installations envisagées par le projet (cale et digue en béton) sont abandonnées au profit d’un aménagement doux. L’accès à la mer sera amélioré pour être en harmonie avec ces rochers existants. On pratique des interventions mesurées : quelques marches creusées dans la matière même de la roche confortent un gradin naturel ; de petites plateformes en pierre posées en opus au raz de l’eau permettent la baignade et les bains de soleil. Le chemin principal de descente sera aménagé avec les mêmes précautions.
L’étagement des volumes dans la pente et la suppression de certains modules libérant des placettes permettent de dégager une vue mer au sud pour chaque maison. Les garages sont rejetés en périphérie afin de préserver la tranquillité de l’ensemble et le village est sillonné par un réseau de ruelles piétonnes, de passages, de placettes et d’escaliers dont la structure et le traitement s’inspirent des formes traditionnelles d’habitats villageois. L’omniprésence de la végétation, sous forme de patios, de jardins suspendus et d’arbres ainsi que les fontaines en céramiques de Jean-Armand Perrier situées dans les espaces publics apportent une harmonie proche d’une cité antique idéalisée.

Parce qu’il est considéré comme un projet global par ses architectes allant du plan d’urbanisme au choix des essences des espaces de nature, les plantations à l’intérieur et autour du village font l’objet d’une attention particulière. Les arbres de hautes tiges (platanes, mûriers, platanifolia, lauriers-roses, cyprès pyramides, mimosas) sont en harmonie avec les haies de plantes grimpantes variées (bougainvilliers, bégonias, rosiers, lierres, jasmins, chèvrefeuilles, volubilis, pittosporum). Pour les zones les plus sauvages du maquis la palette est plus rustique (arbousiers, chênes verts, pins d’Alep, romarins, genêts, cyprès, pins parasols et oliviers).

Le choix des matériaux, pierre de Bormes, béton brut, enduit blanc et l’utilisation des voûtes catalanes en brique accordent au complexe un fort caractère méditerranéen. Les porte-à-faux, les jardinières préfabriquées monolithes, la dissociation des parties porteuses en béton brut et des remplissages en maçonnerie enduite relèvent de l’esthétique du brutalisme, sensibilité moderne de l’après-guerre. Cette hybridation des matériaux et des techniques caractéristiques du mouvement de la “modernité critique” est testée par les jeunes architectes sur la maison de gardien du domaine avant d’être développée sur la totalité des villages.
Les logements sous forme de duplex se déclinent suivant un plan type adossé à la pente et ses variations. Au rez-de-chaussée, on trouve les chambres donnant sur un patio aménagé de paillasse et conçu pour l’intimité. A l’étage, le séjour en encorbellement avec une grande terrasse et son jardin suspendu, précédé de la cuisine et de l’entrée, profitent de la vue. Dans les déclinaisons typologiques, des volvumes autonomes de chambres peuvent s'accoler à la terrasse. L’Atelier de Montrouge développe avec ce projet, sans doute pour la première fois, le principe de types et variations typologiques. Les modèles de logements sont répartis en effet selon trois types en fonction de leur taille et déclinés selon une base identique (volume du séjour cuisine posé sur une base) qui s’inscrivent dans la trame de 12,5 mètres de côtés.

On distingue trois types d’espaces qui adaptent librement les espaces extérieurs de la maison traditionnelle. À l’étage de réception la loggia est conçue comme un prolongement à l’extérieur du séjour mais sa faible dimension ne permet pas véritablement d’y envisager des pratiques de détente: elle est reléguée au rôle de protection contre l’ensoleillement. La terrasse à l’inverse constitue l’espace principal de vie ouvert au sud sur le grand large. Largement dimensionnée, elle est partiellement couverte par une pergola et répartie en plusieurs zones carrelées ou plantées qui lui confèrent ses qualités d’ambiances diversifiées. Dans certains types la terrasse dessert des chambres indépendantes. Au rez-de-chaussée, le patio et le porche sonvt des espaces plus intimes communiquant avec les chambres. Ombragé par les murs de clôture et par le débord du séjour en encorbellement, cet espace plus étroit est propice au repos. Véritable pièce d’extérieur munie d’une douche en plein air, de bancs et de tablettes faïencées, elle permet d’organiser la vie quotidienne de la famille en vacances et notamment l’interface avec les espaces balnéaires.

Les aménagements et volumes intérieurs adoptent le répertoire volontairement brutal et dépouillé de l’une des premières manifestation du brutalisme, les maisons Jaoul de Le Corbusier (1955) : ensembles menuisés des ouvertures en pin d’Oregon, intrados des voûtes revêtus de terre cuite, cheminée monolithique. On retrouve également cette esthétique dans la villa le Sémaphore à Étretat construite en 1958 par l’un des membres du groupe, Gérard Thurnauer.

Le sol en terre cuite à l’aspect plus rugueux répond aux intrados des voûtes catalanes. Les dalles de 20 cm par 20 cm sont appliquées indifféremment sur les terrasses, loggias et dans les espaces intérieurs. On trouve encore, grâce à leur bonne résistance, dans les pièces de service le grès cérame porphyre de format 10 cm par 10 cm ou des grès flammés utilisés en extérieur ou dans des zones fortement sollicitées. Les cloisons et murs sont revêtus, dans ces derniers ensembles, d’enduits traditionnels au mortier bâtard dressés à la règle et dans les pièces humides sont posées de simples faïences blanches de format 10 cm par 10 cm. Les portes de placard ajourées en bois verni rappellent les aménagements japonisants de Charlotte Perriand, comme par exemple les placards ventilés des appartements de la station des Arcs. L’électroménager est souvent fourni et également intégré.

Le village Le Merlier a subi des modifications alors même qu’il n’était pas terminé. Jean-Louis Véret s’insurgera d’ailleurs contre les nouveaux promoteurs qui, ayant repris le programme abandonné après la faillite de François Leredu, décident de supprimer les jardinières faisant office de garde-corps et d’avancer les baies vers la façade. Il les met ainsi en garde dans un courrier de juillet 1970 contre la mauvaise protection des vitrages vis-à-vis de l’ensoleillement aux heures les plus chaudes. Cet inconvénient est d’autant plus important qu’une réduction des ouvertures de la salle de séjour est prévue, et que l’avancée de la baie obstrue des fentes latérales de ventilation de la loggia dont la fonction était d’éviter l’accumulation d’air chaud (également sous le bac à fleurs).
Les problèmes de commercialisation ont poussé le promoteur à édulcorer le caractère brutaliste de l’ensemble. Le béton brut a été enduit, les jardinières en saillie sur les façades des séjours ont été remplacées par des garde-corps en acier. Le village n’est finalement livré qu’en 1970.


BIOGRAPHIES DES MAîTRES D’ŒUVRE

L’Atelier de Montrouge est créé en 1958 par les architectes Pierre Riboulet (1928-2003), Gérard Thurnauer (1926-2014), Jean-Louis Véret (1927-2011) et Jean Renaudie (1925-1981). Les trois premiers issus de l’atelier Gromort-Arretche se font remarquer par leurs positions contestataires vis-à-vis de l’organisation de la profession qui découle du cursus des Beaux-arts. Récusant le grand prix de Rome, ils préfèrent parfaire leurs formations en partant une année en Afrique. Leur projet de diplôme d’une Université à Fez qui concrétise cette expérience originale est couronné en 1952 par le prix du meilleur diplôme. Puis Jean-Louis Véret collabore avec Le Corbusier qu’il représente sur les chantiers d’Ahmedabad et de Chandigarh en Inde, tandis que Pierre Riboulet et Gérard Thurnauer assistent Michel Ecochard sur le projet d’université de Karachi au Pakistan. Jean Renaudie étudie quant à lui avec Auguste Perret, et travaille par la suite dans l’atelier de Marcel Lods.
C’est lors de sa participation au CIAM 9 à Aix-en-Provence en 1953, que les travaux de l’équipe de l’Atelier de Montrouge apparaissent dans leurs dimensions sociale et urbaine. Animés par une même vision de l’architecture et un engagement politique fort, les architectes adoptent une approche pluridisciplinaire des projets et des solutions innovantes sur l’assemblage de l’habitat intégrant les équipements. Les projets de concours de pour la CECA en 1959 et pour la SCIC conçus comme des manifestes, le village Le Merlier en 1967 illustrent la réflexion sur un habitat évolutif. Leurs intentions sur l’aménagement du territoire trouvent un lieu d’expérimentation à Rouen et sur la côte varoise. Le Moulin Messagier à Colombier-Fontaine en 1962, le centre aéré du domaine de Villelouvette à Egly en 1969 et la bibliothèque pour enfants La joie par les livres à Clamart en 1966 constituent les premiers projets construits de l’Atelier avant le départ de Jean Renaudie en 1968. Par la suite le Centre éducatif et culturel Les heures claires à Istres en 1977, l’ensemble administratif EDF d’Issy-les-Moulineaux en 1979 et les études sur la ville nouvelle du Vaudreuil à partir de 1967 manifestent une période de maturité et d’enrichissement des recherches des architectes. L’Atelier de Montrouge est dissous en 1981, l’année même où l’agence reçoit le Grand prix d’architecture.

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